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“ROUMANIE TERRE DU NEUVIEME CIEL”

Entretiens d’Ana-Maria AVRAM avec Harry HALBREICH



PREMIERE PARTIE



... La nouvelle école roumaine est à mon avis le phénomène le plus fascinant de la musique européenne de ces dernières années...

Le titre de ce concert final fait allusion au fait que la langue roumaine accorde à ceux qui la parlent deux ciels de plus qu’à nous : les roumains disent “ê être au neuvième ciel” quand nous ne sommes qu’au septième!...”

Harry HALBREICH (Radio France - “Perspectives du XX Siècle” - Carte Blanche à Harry Halbreich - série de concerts au Grand Auditorium, 10 Décembre 1983 - Cahier des concerts)










Radu Stan, Harry Halbreich,

Iancu Dumitrescu

( Alain Banquart, assis) 2006,

Premiére Conférence sur la Musique

Spectrale. Palais de Behague, Paris


AVANT-PROPOS


On vit dans un monde compliqué...

Un monde qui se trouve, néanmoins, sur le point de se renouveler et de se clarifier...Un monde qui, une fois de plus, se surprend lui-même comme il s’entoure de connaissances de plus en plus nombreuses, de solutions numériques, de dates qui, chaque jour, sont mieux stockées, mieux analysées...

En même temps, ce monde surprend de moins en moins les véritables secrets de l’existence, les sens et les symboles....

Ceci est valable pour la pensée.

Pour l’art aussi.

Ceux qui s'occupent de l’art et qui en font leur métier sont, certes, de plus en plus nombreux. Il y a parmi eux des spécialistes toujours meilleurs. Il ne leur manque pas le frisson de la recherche, de l’innovation, du renouveau.

Mais des véritables destins d'authentiques créateurs, on en retrouvera de moins en moins. Beaucoup d’essais, très peu d’œuvres pérennes, réverbérantes.

Nous sommes dupés par la magie des solutions quantitatives, logiques ou positives, compliquant toujours nos procédures. Élaborant toujours des nouvelles techniques, de jour en  jour nous devenons amnésiques au sens métaphysique, aux mystères de la création.

Dans l’art, dans la musique surtout, où l’abstrait et les formes vives s’accompagnent mutuellement, nous nous engageons à l’extrême sur la voie du rationalisme, recherchant uniquement les stratégies et les calculs, nous éloignant ainsi de l’inspiration, de la révélation phosphorescente, nous écartant de la force immanente du geste musical...

L’intuition pure a perdu son sens originaire.

Le recueil de ces pages n’a pas un sens nécessairement polémique; il veut seulement éclairer, éclaircir un certain tracé, partiellement inédit, qui s’est manifesté dans les dernières décennies, parallèlement à celui qu’on pourrait nommer “officiel”.


La musique basée sur les harmoniques naturels trouve une réponse possible là ou de nombreux courants d’avant-garde avaient échoué. Elle aussi cherche le renouveau, l’originalité. Mais, basée  primordialement sur la réalité acoustique du son - dans laquelle elle puise sa force d’innovation et de persuasion - la musique spectrale de retrouve dans un juste équilibre, à égale distance du structuralisme et de l’aléatorisme - apparu comme une réplique au premier.


Surgi comme intuition  et comme nécessité dans plusieurs “espaces” culturels, avec de légers écarts, presque au même moment en fait, le travail avec le spectre, à l'intérieur de l’atome même du son implique, en fait, une assez grande diversité d’attitudes esthétiques :

Ainsi, l’Ecole des spectralistes Français, groupés autour de l’”Itinéraire”, travaille surtout à l’aide de l’instrumentaire technique et conceptuel de l’IRCAM. Ces artistes se préoccupent de différents aspects auxquels conduit le spectre sonore. Utilisant plus récemment les possibilités de synthèse sonore “ en temps réel”, leur travail implique des possibilités différentes  de traitement spectral : la fraction, le filtrage, l’exploration à l'intérieur du spectre, la création de spectres inharmoniques - le tout réalisé à l’aide de la machine, astucieusement conduite par des programmes de plus en plus complexes. Mais la pensée formelle de ces compositeurs reste, en essence, structuraliste, proche du rationalisme sériel, ce qui crée une dichotomie irréductible ainsi qu’un éclectisme - non pas dans les structures passibles de manifestation, mais dans les couches les plus profondes de la pensée artistique.


Quant aux compositeurs italiens -  Fernando Grillo, Claudio Ambrosini, Aldo Brizzi - leur démarche “spectraliste” a comme point de départ l’attachement au timbre, l’amour de la couleur, mais, somme toute, il leur manque peut-être une direction rigoureuse, une option réellement affirmée. Ils ont, certes, un précurseur génial, aujourd’hui illustre : Giacinto Scelsi, mort en 1989, demeuré un inconnu jusqu’à la veille de sa mort. Lors de son “avènement”,   il balaya d’un coup, quantité de préjugés et de tabous qui étouffaient la musique contemporaine.Il fut le premier à se rendre compte - en secret - de l’impasse de la musique sérielle, dans les années même de son triomphe.  Inconnu, à l’écart, imprégné de la sagesse que lui donnèrent ses vastes connaissances dans les philosophies mystiques de l’Inde, il sentit - plus qu’il ne le comprit - la force irradiante du son .


On ne peut déceler dans l’œuvre de Scelsi un travail de véritable “dissection” des composantes spectrales du son, mais l’importance que trouve chez lui le “son primordial”, le son - centre - comme un axis mundi, autour du quel l’Univers tout entier se trouve convergent; la contemplation calme et majestueuse de l’artiste devant sa miraculeuse existence sont tout à fait nouvelles à l’époque.

Donc, plus que le matériau, c’est l’attitude spirituelle qui, chez Scelsi, est novatrice.


Enfin, les Roumains...

Il y a dans la nouvelle musique roumaine un attachement autrement organique pour la résonance naturelle.

Avec un bagage de tradition folklorique encore vivante, mais aussi une tradition classique assez récente, qui remonte à peine à Georges Enesco, la musique roumaine semble avoir trouvé la voie du spectralisme d’une manière aussi naturelle que légitime. En fait, les choses n’ont pas été aussi simples. La musique roumaine, avant de trouver la voie de son originalité dans le spectralisme, est passée, à sa propre maniÉre, par une période structuraliste, avec des résultats trÉs personnels, non négligeables. Ils ont existé et existent encore des expériences électroacoustiques, peu nombreuses mais parmi lesquelles comptent des réussites artistiquement compétitives (chose étonnante si l’on pense à la précarité des moyens techniques).

Elles ont aussi contribué à développer le goût pour l’introspection du son qui, chez les artistes roumains est très significatif. Si, chez les Français, aborder le monde de la résonance tient du goût pour l'exploration scientifique d’un champ se trouvant à la portée de l’artiste, si pour les Italiens, c’est surtout une question de “nuance”, de “détail”, le spectralisme naît, chez les Roumains, d’un besoin de légitimité. Retrouver un consensus - perdu, éparpillé par l’alerte succession des avant-gardes, devait se passer, dans la conception de certains compositeurs de cette École - comme Iancu Dumitrescu, Horatio Radulescu, Calin Ioachimescu ou autres - par le retour aux Archétypes - et, donc, par l’utilisation de la Résonance comme source primordiale, intarissable.


Si ce mouvement artistique est plus spontané, plus près d’une certaine naturalité, c’est aussi parce que cette École emploie (auprès des instruments électroacoustiques) des techniques “diagonales” pour les instruments classiques, ainsi que des instruments “trafiqués” -chose très évidente chez Iancu Dumitrescu, comme chez Horatio Radulescu. Mais le spectralisme roumain n’est pas constitué, pour autant, dans un refus de la rationalité. Au contraire, il s’agit d’une nouvelle appropriation, d’une nouvelle manière d'assumer du réel, en même temps que d’un essai de transcender les éléments purement physiques, vers quelque chose d’ "hors série”, souvent fascinant, symbolique, irradiant.

C’est un tracé qui n’implique donc pas un “blocage” de la pensée ou un retour rétrospectif à des vérités classées, mais, surtout, une libération de l’esprit créatif qui se constitue dans un principe esthétique agissant sous de nouveaux horizons de la modernité.

Cela nous apparaît évident, par exemple, dans la musique “acousmatique” de Iancu Dumitrescu.


L’acousmatique est un terme présocratique qui désigne l’art d’”occulter” la source pour en faire le message plus mystérieux et, donc, plus puissant. Le terme est aussi employé, à partir de Pierre Schaeffer, par le groupe français de musique électroacoustique INA-GERM. Pierre Schaeffer  lui aussi trouve dans cette idée un argument et une impulsion vers de “nouveaux horizons” de la modernité. Chez ces compositeurs, l’occultation de la source sonore reste pour temps du domaine du physique. On écoute sans voir. Par contre, l’”acousmatique” de Dumitrescu désigne l’art de transformer la source sonore dans une métaphore, “en guidant l’auditeur vers de nouvelles sphères d’une aventure sonore du domaine du cryptique” - comme l’a remarqué le musicologue berlinois Robert Zank.C’est ici que l’utilisation des sons partiels - cryptiques, occultés par leur propre nature, trouve une nouvelle signification, autant logique que spirituelle.

Dans la même voie se trouve aussi l’idée de “plasma sonore” - chez Horatio Radulescu.Opérant exclusivement avec des sons partiels, sa musique s’engendre d’elle-même, par la transformation intrinsÉque du timbre son, qui opére une “distribution variable d’énergie spectrale”. Cela crée une forme de non devenir, de manque total de développement, de temps suspendu et extatique, dû au fait que le rythme apparaît comme un facteur intrinsèque de la matière son et non pas comme quelque chose possible à être modelé de l'extérieur.



Une nouvelle musique se trouve, donc, au zénith...

Et comme rien au monde ne se pétrifie, là où la clameur des notions de “crise” d’ “impasse” se fait encore entendre, où la panique de l’involution paraît gagner du terrain, dans l’ “underground”  une nouvelle direction naît. Une “terra incognita” de la musique, avec l’aspiration vers de nouveaux idéaux esthétiques.

Sous le signe de ces nouvelles impulsions se trouvent les pages que voici: Une discussion avec Harry Halbreich sur l’inédit et la pérennité des valeurs, sur le continu et le discontinu dans la nouvelle musique...  Plusieurs textes écrits par Harry Halbreich au cours des années, et aussi quelques lettres - matériaux témoignant la foi de l’auteur, ainsi que son effort pour faire connaître la musique roumaine - ou du moins une certaine musique roumaine (liée à l’idée de spectralisme et qu’il avoue aimer entre toutes) qu’il considère l’une des vraies révélations des derniÉres décennies.


Ce recueil n’a évidemment pas un caractère exhaustif. Nous nous sommes donc borné à donner une image au lecteur - le plus près possible de la réalité - sur les conceptions et la position de Harry Halbreich concernant ce phénomène de la musique contemporaine. C’est aussi la raison pour laquelle on a excepté, dès le départ, quantité de textes - très importants d’ailleurs - faisant référence à l’œuvre de Georges Enesco, pour rester dans la stricte contemporanéité.

Le musicologue franco - belge Harry Halbreich compte parmi les (rares!) passionnés et véritablement avertis, qui  ce sont engagés à la recherche du phénomène compositionnel vivant d’aujourd’hui, et cela - il faut le dire - à une échelle réellement planétaire. Il possède, en dehors de sa compétence professionnelle, cet élan, propre aux vrais créateurs. Car on ne pourrait dire que les musicologues - ceux qui vivent en direct la fascination des nouvelles idées, le génie de l’innovation - ne sont pas de vrais créateurs !



Harry Halbreich nous a offert, tour au long des années, les preuves d’un grand attachement, ainsi que les témoignages critiques sur la nouvelle musique roumaine.

C’est assurément la première fois qu’un penseur de sa taille, possédant une telle expérience et “recharge” de pensée est apparu sincèrement et constamment attiré par cette musique.Il est devenu de jour en jour plus persuadé de l'intérêt tout à fait particulier de cette nouvelle génération de compositeurs, dans laquelle il distingue un groupe dont l’originalité est l’une des plus frappantes de l’actualité musicale.Son enthousiasme très vif, son attrait pour ce mouvement musical, pour cette musique, qu’il faudrait nommer, pour une fois, hyper spectrale généra un intérêt accru, offrant la possibilité de réels contacts du public avec cette musique, en Europe comme aux Etats-Unis aussi.Cela au moment où, en Roumanie ce mouvement était marginalisé, souvent éliminé des manifestations musicales, réduit au minimum dans les mass média. L’élan et l’enthousiasme de Harry Halbreich ont donc représenté pour tous ces musiciens, pour cette musique, une aide immense, un appui moral, dont la valeur culturelle est difficilement estimable.

Ana-Maria AVRAM. Paris, juin 1990

















Images de la conférence sur la musique spectrale, “ La Musique Spectrale au début du XXIe Siècle” à l’occasion de la première Edition du festival SPECTRUM XXI. Paris, Hotel de Béhague, novembre 2006

Gauche: Harry Halbreich, Iancu Dumitrescu, Radu Stan. Image à droite: ( de gauche à droite): Sébastien Beranger. Ben Watson, Costin Cazaban, Harry Halbreich, Ana-Maria Avram



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